Nous vous proposons en cette journée de souvenir de méditer sur ce très beau texte de l’artiste écrit en 2002 pour un colloque sur “La mort dans les religions”, à l’Abbaye de Sylvanès,

“Terre, notre berceau, notre tombeau – Méditation d’un artiste sur la mort”

dont une grande partie, ci-dessous,  fut lue lors des obsèques de l’artiste, il y a 10 ans, dans l’église du Couvent des Dominicains de Toulouse.

Journée de souvenir 24 octobre 2019

“Ma vocation, c’est de contempler le monde créé et de m’émerveiller. Regarder pour apprendre à voir cette beauté, voilée par la délicatesse de Dieu qui ne veut pas par une gloire trop évidente attenter à notre liberté. Mais, tout autant, ce que je regarde peut me remplir d’effroi car la lumière sur le monde n’est pas dépourvue d’ombres. Notre terre berceau de l’aurore devient au soir tombeau, là où s’ensevelit au plus loin des terres l’ultime clarté du jour. (…)”

Le regard que je n’ai jamais cessé de porter sur les perpétuelles naissances et morts, ces événements quotidiens de jubilation et de tragique mêlés, ont quelque rapport avec le pressentiment de précarité de l’existence : naissance, croissance, plénitude, puis perte et retrait, disparition, absence.

J’ai contemplé le monde comme un livre ouvert. Sur les pages du ciel et de la terre, j’y ai lu inscrit notre destin. La nuit me tient en proue sur l’univers, le regard se perd dans l’infini déployé, tout constellé de regards. À contempler le ciel nocturne animé de tous ces tournoiements impassibles d’éternelles processions, la mortelle certitude des vivants peut vaciller vers une folle espérance. (…)

L’homme debout, très tôt, méditera sur l’homme couché dans la mort, quand ses proches sur le monde lui fermeront les yeux. Par ce dur désir de durer par l’Espérance chevillée au corps, il inventera les gestes de respect pour les corps désertés du souffle, il leur donnera les viatiques dans l’ensevelissement pour subsister au-delà du terme, pour la pérennité de vivants à travers la mort. (…)

Nous tous, vivants, apparaissons un instant dans le faisceau qui nous fait sortir de l’ombre du ventre maternel, un à un, génération après génération. Chaque vie émerge éblouie par la lumière pour retourner à l’ombre dans un lent et pathétique échange.

Oui, ce que j’ai appris à voir me laissera toujours aussi démuni devant le bout de bois sec d’un rosier taillé à mort, lorsque la lente procession des sèves suscitera cette infime congestion de vie, promesse d’un bourgeon d’où tant de matières inouïes surgiront.

Terre notre planète, astre unique. Peut-être le seul vaisseau habité de l’univers, minuscule planète perdue au sein des constellations, elle roule dans l’abîme à tombeau ouvert. Astre couvert d’herbes, de feuilles, de plumes, de poils, piétinant sur l’infime pellicule de vie qui le recouvre. Son terreau n’est que le résidu de milliards d’épaves, naufrages accomplis saison après saison : sables, grains et feuilles, pollens, fleurs, fruits, prairies, savanes et forêts dans la chute du bruissement d’ailes d’insectes et d’oiseaux, joint aux cris de mammifères déchirant de leurs traques, fuites et étreintes, cette implacable dévoration de vie. C’est dans ce même terreau d’infime épaisseur, levé par les siècles, couche après couche, que les hommes eux-mêmes s’y couchent, s’abîment, se défont et s’y dissolvent. Tous encore demeurent répandus, enfouis, en cette surface féconde, ils nous accompagnent en notre vaisseau clos, dans sa course éperdue.

Quand tout en vous vénère la vie sous bien des formes, peut-on conjurer la peur de la mort, par cette observation patiente que tout ce qui vit s’épanouit et meurt ? Créer, c’est un peu repousser et faire reculer la mort, sa propre mort. À chaque chantier de vitraux importants qui demandent plusieurs saisons, parfois des années de distance pour achever l’ensemble, un sentiment d’inquiétude me tenaille à chaque fois, avec l’impression ressentie souvent que le dernier en route restera inachevé. Sentiment que le temps m’est compté plus qu’aucune autre fois.

Je ne puis m’empêcher, lors du décès d’un être proche, de veiller en pensant à sa première nuit en terre, celle d’un corps abandonné à cette solitude épaisse et refermée sur elle même, enterrée. Je songe à ce reflux de la matière (…) La merveilleuse mécanique du vivant, le cœur et son réseau, le cerveau et ses fines impulsions nerveuses, tout s’anéantit.

Peut-être est-il besoin que cet anéantissement de la chair se fasse pour rejoindre le pur esprit de Dieu, immatériel, tout Esprit. Mais alors que signifie la Résurrection des corps qui nous est promise ? Car en nous vivants incarnés, rien ne peut se concevoir hors de la chair avec nos sens pour voir, sentir, écouter, toucher, parler. Sans eux, nous ne sommes rien et ce n’est pas pour rien qu’on appelle dépouille ce corps absent de lui-même, quand ce que nous appelons âmes semble avoir déserté toutes les fonctions qui l’habitaient. Question qui s’arrête au seuil de la Foi, d’une confiance de petit enfant et qui, comme Marie à l’ange, demande « Comment cela se fera-t-il ? » Sans nul doute par la Puissance du Très haut car rien n’est impossible à Dieu, puisque de la lumière qu’il créa, il fit de rien toutes choses.

Les couchants plus que les aurores viennent à leur tour rappeler le déclin de toute chose créée, avec l’espérance renouvelée chaque jour d’une aurore sans fin annoncée dans l’Apocalypse. « De nuit il n’y en aura plus, ils se passeront de lampe ou de soleil, car le seigneur répandra sur eux sa lumière. Lui qui n’est que Lumière ».

Alors courage ! (…) Tenons nos lampes allumées, même si ce ne sont plus que des mèches qui fument encore. L’Esprit, qui souffle là où il veut, ranimera nos cœurs (…). Et bien qu’aveugles parmi les aveugles, nous pressentons ce que d’autres attendent dans la nuit close : L’Espérance du lever du jour par les signes que l’Esprit nous confia, en notre vocation de veilleur.

Sa vocation de veilleur.